Revue de presse

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Protection ou provocation?

La Presse
par Alexandre Vigneault
Samedi 24 septembre 2005

Ipod

Mardi soir, au retour du boulot, Samuel s'est installé à son ordinateur. La veille, sa compagne avait acheté deux albums - le dernier Alain Souchon et le plus récent de Paul McCartney - et il a voulu faire ce qu'il fait avec tous ses nouveaux disques : les charger sur le disque dur de son PC et les transférer sur son iPod. Samuel et sa femme possèdent chacun un de ces populaires baladeurs numériques. Elle s'en sert lorsqu'elle s'entraîne et lui pour éviter de transporter 25 disques lorsqu'il se déplace.

Copier un disque dans un ordinateur à l'aide d'un logiciel tel iTunes est d'une simplicité enfantine et ne prend généralement que quelques minutes. Or, lorsqu'il a chargé le disque d'Alain Souchon, ce ne sont pas les titres des chansons, mais le visage du chanteur qui lui est apparu. Puis, une longue mise en garde s'est affichée - en anglais seulement. Du jargon juridique expliquant que le contenu de l'album est soumis aux lois protégeant le droit d'auteur, etc.

Samuel n'a rien contre. S'il achète encore des disques compacts, c'est parce qu'il aime posséder l'objet, mais aussi par respect des ayants droit. Il a donc « signé » le contrat en un clic de souris et a tenté de copier les chansons de Souchon. iTunes, le logiciel qu'il utilise pour gérer sa musique, ignorait le disque. Il a fini par copier les chansons dans le format suggéré sur le disque de Souchon - Secure Windows Medias. Après avoir « fucké le chien » pendant toute la soirée, il a constaté que ce format n'était pas compatible avec iTunes et, donc, son iPod. « C'est vraiment frustrant », dit-il.

En lisant scrupuleusement les petits caractères imprimés au verso de l'emballage du disque de Souchon, il a remarqué l'avertissement indiquant que celui-ci n'était «peut-être pas compatible avec les iPod». Il aurait fallu qu'il l'achète en ligne au iTunes Music Store. Mais c'est trop tard. « Les droits d'auteur, je suis pour ça, mais je ne vais pas pour payer deux fois le même disque, c'est complètement ridicule! » s'insurge l'homme au début de la cinquantaine.

La faute à Apple?

Le cas de Samuel n'est certainement pas unique. De nombreux amateurs de musique utilisant des iPod ont sans doute connu les mêmes problèmes au cours des derniers jours. Depuis environ deux semaines, EMI et SonyBMG, deux des quatre géants du disque, lancent des albums disposant d'un nouveau système de protection. Ils sont identifiés par le logo content protected. Bien que ce ne soit pas clairement indiqué sur l'emballage, ces disques ne sont pas conçus pour être lus par des PC utilisant le «jukebox» virtuel iTunes.

Les adeptes de Mac et les consommateurs qui ont opté pour un baladeur mp3 de type Sony Walkman ou Zen ne devraient pas avoir ce problème. Le hic, c'est que les ordinateurs les plus vendus sont des PC, que le jukebox iTunes est l'un des plus utilisés et que le baladeur numérique le plus vendu est le iPod. Ce nouveau système de protection court-circuite la combinaison la plus répandue à l'heure actuelle et il est à prévoir qu'un grand nombre d'amateurs de musique achèteront un jour ou l'autre un album qu'ils ne pourront écouter à leur guise. Et ce, sans le savoir avant de puiser dans leur portefeuille.

Samuel s'est senti non seulement mal informé, mais carrément trompé par la compagnie de disques. « Personne n'est assez riche pour racheter sa musique chaque fois qu'il y a un nouveau standard », fait-il valoir.

Une telle situation constitue pour lui rien de moins qu'une incitation au piratage. «Je ne dis pas que je vais le faire, mais c'en est une», tranche-t-il.

« Il est vrai que (les disques au contenu protégé) ne sont pas compatibles avec iTunes, parce que Apple n'a pas concédé les droits d'utilisation sous licence de son FairPlay Digital Right Management system », explique John McKay, vice-président aux communications à New York. Jeanne Meyer, de EMI, rajoute que l'industrie du disque au complet tente de convaincre Apple d'autoriser l'utilisation de son système, sans succès jusqu'ici.

FairPlay DRM est le nom du système d'encodage protégé développé par Apple (qui a lancé iTunes et les iPod). C'est cette technologie qui n'est pas compatible avec la plateforme Windows, propriété de son concurrent Microsoft.

Apple a affirmé n'avoir « rien à dire » à ce sujet et a invité La Presse à contacter les maisons de disques. concernées.

Guerre de formats?

Se pourrait-il que les amateurs de musique se trouvent coincés dans un bras de fer entre géants de l'électronique? Apple vient tout juste de commercialiser son iPod Nano. Sony a lancé récemment un nouveau Walkman. Bien que les disques «protégés» récemment mis en marché par SonyBMG précisent justement que leur contenu est compatible avec le Sony Walkman, John McKay affirme que l'un ne sert pas à pousser les ventes de l'autre.

Philippe Le Roux, conseiller Internet à la firme VDL2 n'en croit rien. «Ça démontre une fois de plus que la vraie bataille pour les majors en est une d'électronique, trouve-t-il. Sony fait 10 fois plus d'argent en vendant des baladeurs mp3 et d'autres produits du même style qu'avec la musique. Les droits des artistes, c'est un bon paravent pour développer une stratégie orientée vers l'électronique sur laquelle les artistes ne touchent pas un sou.»

La mise en marché de disques au contenu protégé et potentiellement incompatibles avec les iPod ne lui apparaît d'ailleurs pas comme une coïncidence à un moment où ce baladeur occupe une part importante du marché. Il n'en demeure pas moins qu'il ne croit pas que les solutions technologiques régleront les problèmes de l'industrie du disque. «Chaque fois qu'on va pousser vers une solution technologique, on va créer des conflits de normes et de standards, dit-il. Surtout, on va créer de la frustration et du désagrément chez le consommateur ce qui est, ma foi, antimarketing à fond.»

Samuel est parfaitement d'accord avec lui. Le geste de EMI et de SonyBMG lui apparaît comme une provocation. «On dit aux gens de ne pas voler la musique. Est-ce que les grandes compagnies pourraient arrêter de voler le consommateur en le forçant à acheter de nouveaux logiciels et de nouveaux appareils?» Dans le cas présent, c'est en effet le consommateur respectueux du droit d'auteur qui est pénalisé, pas celui qui télécharge de manière illicite.

Alain McKenna, collaborateur de La Presse dans le domaine des technologies, croit que les gens trouveront vite une façon de partager cette musique. Aucun système de protection ne tient bien longtemps. SonyBMG l'admet... et se propose même de fournir la marche à suivre pour le contourner ! «Notre objectif est de satisfaire nos clients, alors nous fournissons à ceux qui en font la demande une manière de charger la musique protégée et de la mettre sur leur iPod», confirme John McKay.

Pour recevoir cette information par courriel, il faut se rendre sur le site indiqué à l'endos des disques protégés et remplir une fiche. Plus de 24 heures après en avoir fait la demande, La Presse n'a pas encore obtenu de réponse... Dans l'intervalle, Samuel a rappelé pour dire qu'après deux heures de « gossage », il avait réussi, mercredi soir, à contourner la protection installée sur des disques de McCartney et Souchon.

« C'est tout simple », dit-il, avant d'expliquer qu'il enregistre la musique en utilisant un jukebox pouvant la traduire en mp3 pour ensuite la glisser dans son iPod... Ce n'est peut-être pas aussi simple qu'il le dit, mais c'est révélateur. « Les solutions pirates, constate Philippe Le Roux, sont bien souvent plus faciles que les solutions officielles. » L'industrie du disque donne des maux de tête à ses clients, mais n'a visiblement pas trouvé de remède miracle pour soigner sa migraine.

 

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