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BCE, Rogers, Quebecor. Après quoi courent-ils?
Quebecor, BCE, Rogers : trois noms qui ont fait la manchette au début de l’année avec des transactions-surprises. Bell achète CTV et indirectement ses chaînes spécialisées. La famille Chagnon veut vendre Vidéotron à Rogers Communications; Quebecor et la Caisse de dépôt contre-attaquent et font une offre aux actionnaires de Vidéotron. Ici comme ailleurs, le monde des communications ne cesse de se modifier : fusions, acquisitions.
C’est AOL (America On Line), qui a ouvert le bal le 11 janvier. AOL, le numéro un mondial de l’Internet achète alors Time-Warner, le numéro un mondial des communications . « Nous sommes un peu, à une échelle différente le Time-Warner », lancera Pierre Karl Péladeau devant la presse convoquée en catastrophe en mars pour annoncer que Quebecor avait l’intention de contrer l’acquisition de Vidéotron par le géant ontarien du câble Rogers Communications. Ted Rogers n’avait pas manqué lui non plus de faire allusion à la transaction AOL, quand, tout sourire, il avait rendu publique son entente avec la famille Chagnon. Le modèle AOL? « Un modèle parfait d’intégration des trois morceaux magiques du casse-tête, dit le professeur Jacques Nantel des HEC, soit la bande passante, le contenu et le portail, c’est–à-dire Internet. »
Guy Paquin, du journal Les Affaires, abonde dans ce sens : « On peut parler d’un modèle America On Line que veulent maintenant imiter des Canadiens et des Québécois. Je pense que, quand on a d’un côté tout le monde du contenu des publications Quebecor, journaux, magazines, TQS, il est évident que ça se marie bien avec un tuyau comme Vidéotron qui est aussi fournisseur des services Internet et qui a aussi un portail qui s’appelle InfiniT. C’est tout à fait le modèle. »
Un modèle à imiter donc, avec l’intention sous-jacente pour chacun des coureurs d’aller chercher plus d’argent dans nos poches, non pas en augmentant nécessairement le prix de leurs produits, mais en offrant plutôt aux consommateurs une gamme complète de services, avec, entre autres, l’achat d’un package par l’entremise des filiales. Les joueurs majeurs visent à nous fidéliser à leur univers, l’univers Quebecor, BCE ou Rogers. Pour y parvenir, BCE, Rogers ou Quebecor ont compris qu’il leur fallait réunir les fameuses trois composantes magiques. D’abord la bande passante, soit le tuyau par lequel on fait passer l’information : le câble, le fil de téléphone, les ondes, le satellite. Puis, le contenu : la télévision, la presse écrite, la radio, les livres, la vidéo, etc. Finalement, Internet dont les enjeux majeurs sont le portail (page d’accueil polyvalente qui mène à tout) et le commerce électronique. Entre aussi en ligne de compte la transmission à haute vitesse, essentielle notamment pour les transactions commerciales et boursières.
Pour l’instant, BCE a une longueur d’avance sur ses concurrents. Sa force est la bande passante, soit la téléphonie conventionnelle (Bell Canada) et sans fil (Bell Mobilité), la télédistribution (Télésat, Bell ExpressVu) et les réseaux de communication (Nortel).
Faible en contenu, BCE est allée chercher CTV, la plus grande chaîne de télévision privée au pays, et ses réseaux spécialisés. Avec Internet, Bell possède un portail (Sympatico), un partenariat avec Lycos (un réseau de nouvelles et de services), le commerce électronique (BCE Emergis) et une technologie de transmission haute vitesse (service Sympatico).
Certains analystes sont sceptiques quant aux chances de succès de BCE avec son nouvel achat de CTV. Intégration de cultures d’entreprises risquée pour ne nommer que cet écueil. Philippe Le Roux, de VDL2, un centre de veille de la nouvelle économie, émet un sérieux bémol : « Jusqu’à maintenant, on n’a jamais vu encore un groupe de télécommunications, donc de tuyauterie, avoir du succès dans le contenu. La seule exception, c’est AOL, qui a toujours été à la fois dans le tuyau et dans le contenu. Dans le passé, les nombreux projets de Bell dans le contenu ont toujours été des échecs ou des semi–échecs. Je ne pense pas que les gestes qu’elle va faire vont changer cette dynamique-là. »
Pour concurrencer BCE, Rogers et Quebecor veulent tous les deux mettre la main sur Vidéotron. Vidéotron, c’est d’abord une puissante bande passante, premier câblodistributeur au Québec, mais qui offre aussi une technologie de transmission haute vitesse et un portail Internet, InfiniT. Rogers est déjà en guerre contre BCE dans la téléphonie sans fil (Rogers At&T, anciennement Cantel), et dans la télédistribution (Rogers Cable) partout au Canada, sauf au Québec. Il possède aussi du contenu : une chaîne de télévision (CFMT), 30 stations de radio et des magazines (dont la chaîne Maclean Hunter) et des clubs vidéo (Rogers Video). Sur Internet, il offre un portail (Excite.ca) et la transmission haute vitesse (Rogers@Ho me). Pour Rogers, l’achat de Vidéotron est perçu comme une extension naturelle de son service de câble dans l’est du pays.
Quebecor, pour sa part, ne détient présentement aucune bande passante, ce que Vidéotron lui procurerait. Par contre, Il est très fort en contenu : des journaux (Le Journal de Montréal et de Québec, Sun Media et 53 hebdos régionaux), des magazines (Publicor), des livres et des disques (Archambault). Sur Internet, il gère des portails (Canoë français et Canoe anglais) et le commerce électronique (Informission aujourd’hui nurun).
Il est à prévoir que l’industrie canadienne des communications sera bientôt dominée par une poignée de géants, qui pourraient bien être à leur tour avalés par d’autres géants, étrangers cette fois. AT&T n’a-t-elle pas déjà un pied dans Rogers? Devant cette perspective, le CRTC devra à coup sûr exercer une certaine vigilance quant au contenu.
Mais le consommateur verra-t-il sa facture grimper pour tous les services que lui procurera l’une ou l’autre entreprise? Ou, au contraire, sortira-t-il gagnant?
Françoise Stanton est journaliste à Radio-Canada.